Article reproduit de la revue Garabandal, juillet/septembre 1997

Une rencontre avec Padre Pio

Davantage au sujet de Padre Pio et de Garabandal 

Témoignage personnel de Joachim Bouflet 

Né à Paris en 1948, d'un père français et d'une mère allemande, il obtient un doctorat en histoire de l'Université de Paris (Sorbonne) en 1972. Pendant 10 ans, il se consacre à l'enseignement, puis il développe un intérêt envers la spiritualité et se spécialise dans l'étude des personnes stigmatisées et des apparitions.  Il est l'auteur de plusieurs ouvrages traitant de ces sujets.  Il est un ami personnel de plusieurs nouveaux évêques français et également conseiller auprès des spécialistes des causes de béatification.  Il est aussi membre du 3ième Ordre des Carmélites.

    Au mois de juillet 1968, j'avais invité quatre amis - étudiants à la Sorbonne, comme moi - à venir passer dix jours dans la maison familiale, en Allemagne (ma famille maternelle est allemande). Nous avions une vingtaine d'années et, engagés de mouvement des étudiants catholiques de l'Université, nous nous posions la question de notre avenir, pour certains d'une éventuelle vocation religieuse. Depuis quelques années déjà, je souhaitais entrer chez les Pères Carmes, et l'une de nous, issue d'un milieu totalement agnostique, hésitait à révéler à ses parents son choix d'une vie consacrée (elle est entrée peu après chez les moniales de Bethléem). Ces quelques précisions indiquent l'ambiance dans laquelle nous nous trouvions: nous parlions souvent de religion et, à la détente dans le cadre enchanteur de la dégion du lac de Constance, nous ajoutions le plaisir d'une vie rythmée par la pratique religieuse, la récitation de l'office divin et l'oraison mentale.

    Dans notre groupe se trouvait Janine, gravement handicapée motrice. Un jour, au cours d'une conversation, elle nous fit part d'un désir: que quelqu'un pût aller en son nom auprès de Padre Pio, pour la confier à sa prière; elle-même était dans l'incapacité de s'y rendre, non tant à cause de son handicap, que parce que sa mère, incroyante, s'y opposait radicalement.

    Je me proposai pour y aller à sa place. J'irais en stop, au terme de notre séjour en Allemagne: en coupant par l'Autriche, cela devait être faisable. C'est ainsi que, vers la mi-août, ayant passé encore quelque temps seul auprès de ma famille, je me mis en route. Ce fut tout de suite très facile, car un car de pèlerins en route vers San Damiano, qui s'y rendait pour le 15 août, m'emmena déjà d'une traite jusque là-bas.

    Providentiellement, je rencontrai à San Damiano une autre étudiante, Loulou - une femme assez originale d'une cinquantaine d'années, religieuse exclaustrée, qui étudiait le russe  -; comme je lui faisais part de mon intention de poursuivre en stop vers San Giovanni Rotondo, elle déclara qu'elle m'accompagnerait, qu'elle ne me laisserait pas m'aventurer seul sur les routes de l'Italie méridionale (à l'entendre, c'était le pays de tous les dangers, repaire de brigands et d'assassins!), et qu'elle me serait utile puisqu'elle parlait l'italien, alors que je n'en connaissais que quelques mots.

    La perspective me plut, et dès le 16 août, nous nous mîmes en route. Trois jours plus tard, harassés mais enchantés, nous étions à San Giovanni Rotondo. Je n'avais qu'une idée: rencontrer Padre Pio. Sur place, je déchantai, ce n'était pas aussi facile que je l'imaginais. Pour tout dire, c'était même impossible. Le saint prêtre, fort âgé et fatigué, ne recevait plus guère, et la liste d'attente pour les quelques confessions qu'il entendait encore était depuis longtemps largement bouclée. Mais j'aurais au moins la grâce d'assister à sa messe et de l'entrevoir, avec les autres hommes, dans la sacristie. C'est ce qui se passa. Cela me bouleversa suffisamment pour que je m'estime comblé, et je laissai à la porterie un petit mot à l'intention de Padre Pio - on m'assura qu'on lui transmettait toutes les requêtes - expliquant le pourquoi de ma venue.

    Le 23 août dans l'après-midi, je m'étais retiré dans la petite église de la Madone des Grâces. Il n'y avait là que deux ou trois personnes, d'autres ne faisaient que passer. Un jeune capucin s'approcha de moi, me demanda quelque chose en italien; je ne comprenais pas, mais, à ses gestes, je saisis ce qu'il attendait de moi: que je l'aide à transporter une grande statue de saint Louis (le roi de France), en carton bouilli; il la prit par la tête, moi par le socle, et nous passâmes par une porte latérale dans un cloître: sous les arcades, à quelque distance, Padre Pio était assis dans un fauteuil à l'ombre, tout seul, il semblait sommeiller. Cela m'émut, de me trouver si près de lui. Mais le jeune père m'entraînait, et, portant la statue, nous pénétrâmes dans la nouvelle église, où l'on disposa l'effigie du saint à côté de l'autel; tout en drapant une étoffe autour du tabouret qui la soutenait, et en disposant des vases de fleurs, le jeune capucin m'expliquait lentement, de façon à se faire entendre, que saint Louis était tertiaire franciscain, que l'on célébrait sa fête le lendemain soir (les vigiles), et qu'il  était bien que ce soit moi, un Français justement, qui l'eût aidé. Je devinais davantage ce qu'il disait que je ne le comprenais, mon italien étant des plus limités. Enfin, je lui demandai comment faire pour retourner à la petite chapelle de la Madone des Grâces: du geste, il m'indiqua la porte que nous avions empruntée, et je retournai donc dans le cloître pour faire le chemin en sens inverse.

    Etre si près de Padre Pio! L'occasion ne se représenterait jamais. D'un bond, je traversai le jardin du cloître et courus me jeter à ses pieds. Il eut l'air surpris, en même temps deux capuchins arrivaient en toute hâte, en criant des choses incompréhensibles. Padre Pio leur fit un signe de sa main couverte d'une mitaine, et ils se turent, restant tout près de nous. Puis il me considéra avec sévérité, mais je suis certain qu'il y avait de l'amusement dans son regard. Il posa sa main sur ma tête ( j'étais à genoux devant lui) et me dit quelques mots. Alors les deux moines s'écartèrent à quelque distance. J'écoutais le Padre, qui avait toujours sa main sur ma tête. Je comprenais parfaitement ce qu'il me disait. Je me confessai, it me reprit, commenta ce que je lui exposais, et je pus faire l'expérience, bouleversante, du charisme de cardiognosie qu'on lui attribuait. J'étais dans une paix profonde, et une douleur profonde. J'ignore combien de temps dura cet entretien. A la fin, il me dit:

- Prie la Madone, consacre-toi à la Vierge du Carmel.

- Oui, Padre, je prie Notre-Dame du Mont-Carmel, d'ailleurs je voudrais me faire carme.

    Il ne commenta pas cela, mais reprit avec insistance:

- Consacre-toi à la Vierge du Carmel de Garabandal.

    J'étais un peu ahuri. J'avais vaguement entendu parler des faits de Garabandal, mais n'y attachais pas l'importance que suggérait l'insistance de Padre Pio. Je demandai:

- Les apparitions de Garabandal?

    Il me dit très clairment:

- Oui. Alors, consacre-toi à la Vierge du Carmel de Garabandal.

- C'est donc vrai?

- Oui, c'est vrai (Certo è vero!)

    Puis il me dit encore deux ou trois choses personnelles. Et, comme je lui demandais sa bénédiction avant de me relever, it conclut:

- Et dis à Janine que tout est bien et que je prie pour elle.

    J'avais complètement oublié ce pourquoi j'étais venu à San Giovanni Rotondo! Avec sa surnaturelle délicatesse, le saint prêtre me le rappelait. Quelle confusion! Puis je reçus sa bénédiction et me relevai. Il me regarda gravement, puis ferma les yeux. Les deux capucins qui étaient restés à l'écart me conduisirent jusqu'à la petite église de Notre-Dame des Grâces, ils s'amusaient à me bousculer et à me gronder, je me demandais s'ils étaient sérieux ou non, mais cela m'importait peu, à vrai dire.

    Arrivé dans la chapelle, je fondis en larmes. Je pleurais de bonheur. Un peu plus tard, mon amie Loulou arriva, hors d'elle; elle m'entraîna dehors et ma dit:

- Alors, il paraît que tu as pu voir le Padre!

    Comme je manifestais ma surprise, elle trancha:

- On voit que tu n'es pas habitué, ici tout se sait dans le quart d'heure!

    Je n'allais pas tarder à l'expérimenter. En fin d'après-midi, je devais faire face aux interrogations curieuses de nombreux pèlerins. J'étais mal à l'aise, surtout lorsque j'emis le sentiment que peut-être le Padre n'avait guère de temps à souffrir ici-bas (c'est l'impression très nette que j'avais eue pendant que j'étais auprès de lui): ce fut comme si j'avais proféré un blasphème, comme si les gens étaient persudés que le saint prêtre était immortel, que sais-je? Je décidai de repartir le lendemain, et Loulou m'approuva.

    Dans la soirée, je transcrivis les paroles (en italien) de Padre Pio, que je me rappelais précisément. Je quittai San Giovanni Rotondo le 24 août. Padre Pio fut rappelé par le Seigneur un mois jour pour jour après que je l'eus vu.

    Tel est le récit de ma rencontre avec le Serviteur de Dieu, et la teneur exacte de ses propos relatifs aux faits de Garabandal.



    Paris, le 16 mai 1997
    Joachim Bouflet