Un Prêtre ne croit plus a Garabandal

    Au soir du 18 juin, nous étions invités à une réunion projetée à Puentenansa pour le lendemain. Un ingénieur qui se présenta comme membre de la Commission de Santander désirait une rencontre à laquelle nous aurions assisté, lui, les prêtres du secteur et nous-mêmes. Nous en fîmes confidence au curé de Garabandal, don Valentin Marichalar qui finalement s'y opposa.

    Peut-être avons-nous perdu involontairement une occasion précieuse pour notre information. Cet ingénieur et le cercle d'auditeurs que nous aurions rencontrés étaient des adversaires déterminés des Apparitions. Les vieux romains ne se trompaient pas quand ils répétaient: « il est utile d'être renseigné par son ennemi ».

    La Providence a tenu compte de notre déférence à l'égard du curé de Garanbandal. Elle ménagea deux autres entretiens infiniment plus précieux encore.

    Parlons d'abord du second, bien qu'il soit postérieur d'au moins quatre mois.

*   *   *

    Il s'agit d'un prêtre que nous estimons, et à qui nous gardons notre gratitude.

    Nous n'oublierons jamais qu'il nous conduisit lui-même, en septembre 1963, chez Monseigneur Beitia, nous obtint la confiance de ce dernier, et fut notre compagnon d'enquête à Garabandal, à la même date. Les circonstances indépendantes de notre volonté voulurent que nous n'échangeâmes qu'une poignée de main, près de la maison d'Aniceta, le 18 juin. Elles firent aussi que nous n'apprîmes qu'à la Toussaint suivante cette chose inouïe: notre ami s'était réfugié dans l'église du village pendant l'extase du « Cuadro ». Là, il avait prié pour Conchita et pour la foule qu'il considérait dans l'erreur: il ne croyait plus à Garabandal.

    Quel drame de conscience! En 1962 et 1963, il nous avait offert fraternellement tous ses travaux en faveur de la Cause. Nous les avions lus avec intérêt. Ses séjours au village avaient été nombreux et longs. Il connaissait beaucoup de choses. Il était un des défenseurs les plus énergiques de la surnaturalité des apparitions, et nous l'avions entendu de nos oreilles présenter avec force son argumentation à Monseigneur Beitia lui-même.

    Or, dans la nuit du 18 juin, il ne croyait plus à son propre passé, et il allait le faire savoir à qui voudrait l'entendre. Il allait changer de camp, et militer avec ardeur et persévérance contre Garabandal, et spécialement contre Conchita.

*   *   *

    A la Toussaint 1965, nous avons passé ensemble, en Espagne, deux journées fraternelles. Nous connaissons par le détail toute sa nouvelle argumentation. Nous y avons répondu avec la même franchise que celle qu'il nous a témoignée.

    Jamais, il ne sera question pour nous de juger les intentions d'un prêtre jeune que nous respectons.

    Mais s'il ne s'agit en aucune manière de sa personne, il nous a acculé, malgré nous, à rencontrer les raisons de son « retournement », et celles-ci sont passées dans le public. Nous les considérons désormais comme impersonnelles et livrées à la libre discussion. De plus, et c'est de loin l'essentiel, il y a Garabandal, et l'amitié la plus sûre doit céder le pas à la vérité.

    Maintenant, notre ami a tout remis en question, doute de tout, critique tout, condamne tout.

    Pour lui répondre point par point, il faudrait écrire un livre. Cela prouve que si l'on perd le bon bout de l'écheveau, il est impossible de le dérouler. Il y faudra nécessairement les ciseaux, et la laine la plus belle ne se présentera plus qu'en morceaux séparés. Rien ni personne ne pourrait réparer le désastre.

    Aussi bien, la réponse détaillée ne donnerait-elle pas satisfaction à l'état d'âme qui est devenu le sien. Nous l'avons constaté à l'occasion de nos longs entretiens.

    Nous préférons aborder ici deux idées essentielles qui commandent et éclairent toute la question, pour les partisans comme pour les adversaires: la méthode de travail et l'obéissance à l'Eglise. Nous le faisons d'autant plus librement que, notre ami s'en souviendra sûrement, c'est bien ainsi que nous avons résumé notre argumentation personnelle devant lui.

I - Méthode de travail.

    Pour faciliter les choses, nous reprenons la forme du dialogue.

Le jeune prêtre commence:

— Saint Jean de la Croix nous enseigne que nos convictions devant des « voyants » doivent se baser d'abord sur leurs vertus.

— Nous ne croyons pas que telle est la doctrine complète du maître que vous évoquez. Mais nous savons que Saint Thomas d'Aquin répète : rien n'entre dans l'intelligence, sans passer d'abord par les sens.

Que voulez-vous dire?

Réponse:

— Qu'il faut commencer, non par les vertus ou les défauts des voyants, par leur état d'âme, mais bien par les phénomènes que vous et moi, nous avons vus, entendus, touchés, c'est-à-dire par les extases.

— Je vois des failles dans la vie, dans la conduite des enfants.

— Cela nous étonne, car autrefois vous ne trouviez que des vertus. Nous nous rappelons fort bien une impertinence de Conchita, nous vous l'avons signalée, et vous avez essayé de prouver que nous nous trompions.

Lui:

Vous ne me concédez rien, à ce sujet?    PHOTO: Jacinta, 1964.

— Mais si, et volontiers. Les enfants de Garabandal ont sûrement, elles aussi, les septs péchés capitaux.

Alors?

— Alors? Mais des pécheresses pourraient avoir des extases authentiques. Et personne n'a le droit d'en douter même si celles qui en sont favorisées gardent des défauts, commettent quelque faute. Le juste ne pèche-t-il pas sept fois, le jour!

Vous m'enchaînez.

— Pas du tout. Ce n'est pas moi qui vous enchaîne. C'est le « fait » qui nous enchaîne vous et moi. Or, le « fait » le « donné », le « réel », comme disent les thomistes, c'est, dans le cas présent, l'extase vue, entendue et touchée, l'extase dûment contrôlée. Sans oublier le reste, comme il est écrit au chapitre II de l'Etoile dans la Montagne.

Et si je démontre que l'extase et le reste comme vous dites sont faux.

— Dans ce cas, vous auriez raison, et je vous suivrais. Mais c'est très exactement ce que vous ne faites pas, et que vous ne pouvez pas faire.

*   *   *

Vous n'accordez aux vertus des voyants aucune importance?

— Si. Elles sont pour nous une grâce supplémentaire de Dieu qui nous aide sur le dur chemin de la recherche loyale de la vérité. Mais nous sommes condamnés par la Raison humaine éclairée par la Foi et aidée des vertus évangéliques, à faire d'abord notre rude et parfois douloureux métier d'enquêteurs humains penchés sur la réalité des extases elles-mêmes. C'est pourquoi, le 18 juin, votre devoir n'était pas de prier à l'église, mais d'être au « Cuadro », avec moi, pour contrôler l'extase de Conchita.

    De plus personne ne doit l'oublier. On ne peut comparer des apparitions à des enfants chargées de transmettre un Message au monde aux phénomènes mystiques accompagnant le déroulement d'une vie d'union intense de l'âme avec Dieu, comme sont, par exemple, beaucoup de visions de Thérèse d'Avila, de Catherine de Sienne, de Marguerite-Marie.

    Ce sont deux mondes différents, bien que l'origine et la manisfestation des choses soient les mêmes. Les apparitions à des enfants ne s'enchâssent pas dans le déroulement d'une vie mystique avancée, et ne sont pas d'abord ordonnées à leur sanctification. Par elles, a travers elles, le Ciel veut d'abord, directement, immédiatement, parler à l'humanité et l'aider.

    Il ne peut être question, dans le cas présent de situer les voyantes de Garabandal dans les « demeures » décrites par la Madré d'Avila si chère à l'Espagne.

*   *   *

Le jeune prêtre:

— Comme je vous l'ai dit au début, je reste fidèle à la doctrine de Saint Jean de la Croix.

— Saint Jean de la Croix connaît parfaitement la distinction capitale entre la grâce « donnée gratuitement », et la grâce « rendant l'âme agréable à Dieu ».

    La première est accordée aux voyants d'abord pour les besoins de l'humanité. La seconde unit d'abord les voyants directement à l'intimité surnaturelle avec Dieu.

    Les apparitions de Garabandal appartiennent d'abord au premier genre, comme les apparitions et les «Voix» de Jeanne d'Arc, dans la mesure où celles-ci visaient d'abord la libération territoriale de la France, la victoire par les armes et par le bûcher de Rouen.

Je ne vous comprends pas.

— Je le sais bien. A cause de cela, rappelez-vous, il y a plus d'un an, je vous ai écrit en français deux longues lettres adressées à notre interprète, notre ami commun. Je vous rappelais déjà la « méthode de travail » sans laquelle vous étiez exposé aux plus graves périls.

    Vous avez raisonné comme la Revue de Paris « Les Etudes Carmélitaines », 1933, au sujet de Beauraing.

    Infidèle, elle aussi, à la fameuse distinction théologique de Thomas d'Aquin et de Jean de la Croix, cette Revue a condamné, alors, les cinq voyants de Beauraing. Ses lecteurs et beaucoup d'autres ont eu confiance en elle.

    Or, neuf ans plus tard, le procès canonique terminé, Rome approuvait les conclusions, et l'évêque de Namur annonçait à son diocèse et au monde « qu'il était raisonnable de croire que les "Faits" étaient authentiques ».

II - L'obéissance des Enquêteurs à l'Eglise.

Le jeune prêtre continue:

    Je cherche, dans ma vie sacerdotale, le plus parfait; je m'efforce de suivre la voie la plus parfaite.

— Nous ne doutons pas de vos intentions.

— Le plus parfait pour un prêtre, pour les autres aussi, consiste à obéir à l'Eglise.

— Sûrement, sûrement.

— Santander a parlé: j'obéis à Santander.

— Qu'a dit Santander dans sa dernière note du 10 juillet 1965?

— Qu'il n'était pas évident que les apparitions fussent surnaturelles, et que les prêtres ne pouvaient pas monter à Garabandal sans l'autorisation de l'évêque.

— Tout à fait d'accord, c'est bien cela.

    Mais, ni vous, ni moi, vous le savez mieux que personne, nous n'y sommes jamais allés sans cette autorisation.

— C'est vrai.

*   *   *

Nous:

— La Note de Santander d'octobre 1962 disait: les apparitions sont d'ordre naturel. La dernière parle autrement « il n'est pas évident qu'elles soient surnaturelles ».

— C'est vrai également.  PHOTO:   Extase collective en 1962

Ne vous semble-t-il pas que la différence de langage sur le fond du problème est énorme?

— Evidemment, c'est autre chose.

— C'est tellement différent que nous nous permettons d'attirer votre attention sur ceci:

    En cas d'apparition réelle, d'extase réelle, seul le voyant possède l'évidence.

    Les témoins d'une apparition réelle, eux, n'ont, en aucune manière, l'évidence de l'« objet » vu par le voyant.

    Ils doivent se contenter des signes contrôlables qu'en donne ce dernier.

    Une comparaison: « Vous êtes devant moi, j' en ai l'évidence. Mais si, pour le moment, vous n'étiez visible que pour moi, il faudrait bien que ceux à qui je dirais que je vous vois, se contentent des « signes » que j'en donnerais, et de la valeur de crédibilité de « ceux-ci ».

Où voulez-vous en venir?

— Très précisément à ceci: personne, nous disons personne, n'aura jamais « l'évidence » que Garabandal est surnaturel. Personne en dehors des quatre voyantes. Les autres, vous et moi, devront se contenter de l'étude des signes et des témoignages. On niera, ou on affirmera, mais en se servant uniquement de la raison humaine, de la raison raisonnante. Or, jamais dans son exercice normal, légitime, la raison comme telle, n'arrive à « l'évidence ». Elle se fait une opinion, elle peut atteindre une certitude, et c'est énorme, mais jamais la raison ne « voit ».

Alors, le langage de la commission dans cette note du 10 juillet?

— Il n'est pas pertinent, en saine doctrine. Et c'est très grave.

Le plus parfait est quand même d'obéir à Santander?

— Nous venons de parler intelligence. Parlons volonté. Où avez-vous lu dans la note de Santander qu'on exige l'obéissance sur le fond de l'affaire? Affirmer, par paralogisme d'ailleurs - par un raisonnement involontairement faux - que les apparitions ne sont pas évidentes pour la Commission, ce n'est imposer à personne d'accepter ses jugements et d'y conformer sa conduite. La commission ne commande pas, ne peut pas commander de penser ce qu'elle pense.

Et les interdictions?

— Monseigneur de Santander interdit aux prêtres de monter à Garabandal sans son autorisation. Que les prêtres se soumettent à cette mesure disciplinaire et passent d'abord à l'évêché, à la condition d'y être reçus avec bienveillance, par l'évêque lui-même, et d'y être traités dignement.

Pourquoi limitez-vous les choses de la sorte?

— Parce que le Saint-Office aussi a parlé.

J'obéis à la note de l'évêché du 10 juillet 1965.

— Mais le Communiqué du Saint-Office est postérieur à cette note, puisqu'il date du 28 juillet 1965 et que Monseigneur Beitia l'a fait publier le 10 août suivant.

On doit obéir à l'évêque du lieu, du diocèse dont relève Garabandal.

— Mais en faisant publier lui-même ce communiqué du Saint-Office, un mois après la Note de Santander, Monseigneur l'évêque nous a indiqué la voie.

Que voulez-vous dire?

— Que le plus parfait est d'obéir à l'autorité légitime dans l'Eglise, et que dans le cas présent ce n'est plus Santander mais Rome.

Votre pensée profonde?

— Nous ne vous rappelons pas le cinquième Concile de Latran, ni Léon X, ni la jurisprudence canonique en matière de révélations prophétiques. Vous la connaissez, et vous savez que Garabandal en relève. Le 18 juin vous l'a prouvé une fois de plus. Nous disons simplement : la commsision est la commission, l'évêque est l'évêque, le pape est le pape.

*   *   *

    Nous le savons d'expérience personnelle, ni la méthode scientifique, ni l'obéissance rigoureuse à l'Eglise ne suffisent pour croire aux apparitions.

    Un travail loyal et acharné peut conduire la raison humaine du prêtre, du chrétien, à la certitude que ces apparitions sont vraies, sans pour autant lui donner d'y croire.

    Pourquoi? Parce que « l'objet » de l'apparition étant de nature surnaturelle, il est absolument nécessaire que la raison humaine soit intérieurement éclairée et que la volonté humaine soit intérieurement poussée, « mue » comme disent les théologiens, par une grâce surnaturelle.

    Ici, « l'objet » est la personne, la présence et l'action mystérieuse de Notre-Dame du Carmel et de Saint Michel. Pour croire en Elle et en Lui, pour leur donner nos cœurs, les certitudes de la raison ne suffisent pas, il faut la grâce de la... Foi, la nouvelle pupille de l'œil, dirait Sainte Catherine de Sienne.

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    Nous n'avons pas convaincu notre ami, nous le savons. Il a, hélas! perdu la Foi en Garabandal. Et sa Raison, elle, a perdu pied. [Aujourd'hui, Conchita, Loli et Jacinta ont quitté Garabandal. Il ne reste au village que Mari Crus. Un jeune prêtre de 26 ans est curé du lieu. Ce qui prouve que là-bas la sagesse surnaturelle sacerdotale n'attend pas le nombre des années. Il ne croit pas aux Apparitions. Il fait l'impossible pour influence dans ce sens les voyantes et la population. Quel peut-être, dans ces conditions le fondement légitime de l'interdiction pour les prêtres de monter là-bas?]