SAINT MICHEL REVIENT

    Le dimanche 13 juin, Conchita prit froid. Le lendemain elle était au lit avec 100 pulsations et 39 de fièvre. Près d'elle une serviette rouge du sang qui lui coulait du nez. De temps à autre elle s'épongeait le front. Cela dura trois jours avec les malaises et les courbatures d'usage. Pendant trois jours, les uns dirent: « évidemment, elle prépare habilement le fiasco de vendredi prochain ». Les autres, sans perdre confiance, se posaient la question: « sera-t-elle debout pour le rendez-vous avec l'Ange? » La question était pertinente, parce que le médecin, on le savait, avait prescrit, après la guérison, six jours de chambre.

    Le jeudi, ce fut la Fête-Dieu, jeudi férié en Espagne. Tout le village était à l'église, ou chantait des cantiques derrière le dais de la procession du Saint Sacrement. Aniceta avait dressé un arc de triomphe dont la banderole aux couleurs espagnoles portait cette acclamation: « Vive le Christ-Roi! » Conchita, elle, priait dans son lit.

    Qu'allait-il se passer, le lendemain?

    Le lendemain? Conchita se leva vers onze heures, endossa un épais chandail de laine rouge et... sortit sur le pas de sa porte.

    Il était temps. En effet, dans la nuit étaient arrivées les voitures étrangères. Deux cents Français, cent Espagnols de diverses villes de la péninsule, dix Américains, six Anglais, quatre Italiens et l'un ou l'autre représentant des autres pays d'Europe ou d'Amérique. Parmi eux, une dizaine de prêtres en soutane, et, sans doute, quelques-uns en costume civil.

    Que valait cette foule? En général, elle fut exemplaire. Pieuse, modeste, pénitente. Presque tous ceux qui la composaient avaient communié à l'une des trois messes du matin. Massée contre la maison de Conchita ou égaillée en face, autour de la fontaine ou sur l'herbe, elle priait, chantait des cantiques, échangeait en toutes les langues des propos fraternels.

    Dans notre isolement intérieur, presque farouche, gardant jalousement nos distances, nous regardions, découvrant parfois un visage qui n'était là que pour épier les faits et gestes de quiconque, les rapporter, les utiliser en faveur de la cause qu'il représentait ou servait. Des émissaires de la commission de Santander, évidemment. Des membres de quelques polices étrangères aussi. L'un ou l'autre représentant du ridicule ex-Père Collin.

    Au crépuscule apparurent de jeunes Espagnols, garçons et filles, dont la désinvolture témoignait que le diable voulait être présent lui aussi au spectacle.

    Aux français que nous connaissions, nous avions dit dès la première heure: « C'est tout simple. Vous avez de bons yeux et vous êtes intelligents. Regardez Conchita. Il est impossible qu'en la regardant bien, vous ne puissiez pas la juger! »

    Humble, le regard souvent baissé, affable, fraternelle, dérobant son immense fatigue, inlassable, Con-chita se laissa dévorer même par les femmes les plus indiscrètes. Elle souriait, dédicaçait des images, se laissait photographier. Elle répondait à toutes les questions, promettait de prier à toutes les intentions, consolait les plus affligés, embrassait les enfants.

    Il en fut ainsi jusqu'à la nuit tombée, et nous ignorons si elle prit le temps de manger autre chose qu'un quignon de pain. Frissonnante, elle rentra chez elle, mais pour ne décevoir personne, elle ouvrit la fenêtre de sa cuisine, et, à travers les barreaux, continua à se livrer à la foule.

    Vers onze heures — il y en avait douze que l'adolescente ne s'appartenait plus — nous étions, seuls, adossés au mur de l'étable d'Aniceta. Personnellement, nous n'avions pas besoin d'ajouter à nos certitudes la prophétie du 8 décembre 1964 et sa réalisation le 18 juin 1965. Mais nous désirions ardemment que l'extase fût visible pour tous les assistants, et absolument convaincante. Ne sachant rien d'avance, n'ayant jamais interrogé Conchita sur la nature du fait, ne lui ayant pas dit un mot de toute la journée, nous espérions qu'il s'agirait d'une marche extatique à travers le village, chacun pouvant la voir, la contrôler, la suivre à son aise, la juger.

    L'un d'entre nous était plongé dans ces réflexions solitaires, quand le silence lui fit comprendre que la foule avait disparu. Alors seulement il vint à son tour à la fenêtre de la cuisine où restaient accrochées quelques femmes. « Mon petit, que faut-il faire maintenant »? — « Rejoindre les gens au « cuadro »! (à l'endroit exact de la première apparition de Saint Michel, le 18 juin 1961).

    Tout le monde avait dépassé les dernières maisons, dans ce petit et terrible chemin encaissé qui conduit aux Pins. Aux trois cent cinquante étrangers de la journée s'étaient ajoutés tout le village et « les visiteurs du soir » venus de Santander et de la vallée. Sept cents personnes environ, entassées dans le ravin ou juchées sur les remblais. Presque tous priaient à haute voix, en deux chœurs, alternant le français et l'espagnol.

    Qu'elle était extraordinaire cette nuit du 18 juin! D'une luminosité inouïe avec des étoiles innombrables et scintillantes comme jamais. Sans lune, du moins pour les spectateurs.

    Subitement, tout le monde leva la tête: du nord-ouest montait une étoile nouvelle, plus lumineuse que les autres. Elle dessina un grand cercle et retourna à son point de départ.

    Deux minutes plus tard, une autre étoile, splendide, mais moins grande que la première, apparaissait à la verticale au-dessus de la maison de Conchita, avançait lentement dans le ciel et s'éteignait d'un seul coup au-dessus des Pins.

    Chacun commentait ces phénomènes extraordinaires avec ses voisins, quand au bas du chemin, dans la lumière de la nuit étoilée et des torches, apparut Conchita protégée par une escouade de gardes civils, de gendarmes espagnols. Contrairement à notre espérance, et à notre prière nous l'avouons, elle n'était pas en extase. Elle marchait si vite que ses gardiens en étaient essouflés.

    Arrivée à notre hauteur, dit notre ami, « je la pris par le bras pour remplacer son frère aine, le fidèle Serafin. Cinquante mètres encore, nous étions au bon endroit. Alors Conchita se dégagea, fit quelques pas absolument seule, regarda le sol, leva la tête, et tomba en extase, les genoux frappant sèchement, durement les pierres ».

    Notre ami n'y comprend rien, même aujourd'hui après six mois de réflexion. Bien que l'adolescente n'ait pas reculé, bien que lui-même n'ait pas avancé d'un millimètre, ils se retrouvaient l'un contre l'autre, elle à genoux, lui debout.

    L'extase fut pareille à celles que nous avions contrôlées autrefois dans le village, dans la cuisine, ou dans la chambre de la voyante. Des signes de croix d'une piété et d'une majesté indicibles ,un visage resplendissant de lumière intérieure, des pupilles extrêmement dilatées, un sourire angélique et des moments de gravité solennelle, des murmures de lèvres entrouvertes et les silences d'une âme qui écoute, une larme glissant lentement sur la tempe et y laissant un sillon de cristal.

   

    Le lobe de l'oreille était normal. Le front frais, sans sueur. Les cheveux souples comme à l'ordinaire. Malgré les flashes qui auraient dû la rendre aveugle pour toujours, pas un instant les yeux ne cillèrent. Les paupières ne vibrèrent à aucun moment, et quand notre ami voulut contrôler le poids du corps de la voyante, ses efforts furent vains: elle pesait mille kilos. Par contre le gendarme qui l'imita et qui, physiquement n'était pas plus fort que lui, parvint à la soulever. Nous constatâmes alors que les pieds de la voyante ne touchaient pas terre: les jambes absolument rigides, gardaient le même angle que celui de l'adolescente à genoux. Par mégarde, poussé par la foule, quelqu'un lui écrasa le pied. Conchita n'eut aucune réaction. Tout à coup, son bras droit se dressa lentement et avec une allégresse incroyable, elle offrit à l'Archange son crucifix. Quand il l'eut touché, et non pas baisé, sans hésitation et avec une sûreté désarçonnante, Conchita l'appliqua sur les lèvres du R. P. Pel, le voisin de gauche de notre ami. Puis, changeant deux fois de main, ce fut le tour de M. Mazure et de M. Piqué qui se trouvaient, eux, à la droite de notre ami, mais derrière elle.

    Ne s'attendant pas à pareille faveur, aucun de ces trois hommes n'avait bougé les pieds. De son côté, Conchita ne s'était pas déplacée, se contentant de tendre le bras. Quand, le lendemain, en compagnie du Docteur Ortiz et d'un écossais, nous essayâmes de reconstituer, sur place, la scène, il fut évident que, naturellement, elle était impossible.

    Une autre chose étonnante.

    Nous l'avons dit, au début de l'extase, quand Conchita fut tombée à genoux à quelques mètres de notre ami, ils se retrouvèrent, elle et lui, sans s'être déplacés, l'un contre l'autre. A ce moment, ni le R.P. Pel, ni ses deux compagnons, M. Mazure et Piqué n'étaient là. Ils arrivèrent deux ou trois minutes plus tard. Conchita, à l'état normal, avant d'entrer en extase, ignorait donc totalement leur présence. Par contre, à l'état normal aussi, elle connaissait parfaitement la présence de notre ami, puisqu'il l'avait tenue par le bras gauche jusqu'au « Cuadro ».

    Nous demandons aux adversaires de Garabandal d'expliquer pourquoi, seuls, ces trois nouveaux arrivés ont pu baiser le crucifix touché par Saint Michel, et pourquoi celui qui se trouvait entre eux, séparant le R.P. Pel des deux autres, a dû se contenter de voir passer ce crucifix devant son visage?

    N'est-il pas évident que si Conchita n'avait pas été dans un autre monde, les choses se seraient passées autrement?

    Peu de temps après, toujours en extase, Conchita se leva, les yeux rivés à sa vision.

    A ce moment nous tressaillîmes de joie: nous étions exaucés, elle allait monter aux Pins. Tout le monde, et non plus seulement ceux dont le cercle avait failli l'étouffer, allait la voir, la suivre, la toucher, en un mot la posséder.


    Hélas! elle ne fit que quelques pas, ceux qu'il fallait pour rejoindre le point de départ de l'extase, et elle y retomba sèchement, les genoux sur les pierres. Deux minutes encore de colloque céleste, et elle se relevait souple et souriante: tout était terminé. Non, pas tout. Vive comme toujours, elle se protégea les yeux avec les mains: les flashes l'aveuglaient.

    Voilà ce que nous avons vu, de nos yeux le 18 juin, au « Cuadro ».

    Commencée vers 23 h. 40, l'apparition qui se fit en deux temps dura 12 à 13 minutes au total.

    Ce que nous avons entendu? La joie de ceux qui avaient pu voir l'extase dans ce ravin impossible. Le désappointement des autres et le mécontentement de quelques-uns: « C'est incroyable, disaient-ils! Ces gens sont des sauvages! On a failli nous écraser! Ah! si nous avions su! »

    Puis, petit à petit, les déceptions s'évanouirent, le calme se fit, la paix revint. On apprenait en effet que Saint Michel avait bien donné le Message de la Vierge et que Conchita le rendrait public le lendemain, après la messe commune. Chacun s'en fut chez soi.

    Quant aux étoiles, elles restèrent seules dans leur ciel merveilleux.