MARI CRUZ OU MARIE DE LA CROIX

    Quinze ans le 21 juin 1965. Nous avons fêté son anniversaire au lendemain de la dernière apparition de Saint Michel à Garabandal.

    Loli était présente. Mais même son sourire chaleureux ne pouvait dérider totalement Mari Cruz, l'adolescente qui porte, comme elle peut, une croix mystérieuse et si lourde.

    Nous n'avons rien à cacher au sujet de Garabandal. Ni dans un sens, ni dans l'autre. Il faut le prendre tel qu'il est tout entier, avec ses lumières éclatantes et ses ombres momentanées.

    Nous ne sommes pas chargés de pénétrer les secrets de Dieu en regardant les épaules douloureuses de Mari Cruz. Mais nous en disons, sans hésiter, ce que nous en savons. Avec respect, affection et compassion.

    En novembre 1962, Mari Cruz n'avait plus d'extases. En ce temps-là, elle suivait ses trois compagnes conduites comme d'habitude, à travers le village, des heures durant, par leur vision. Le visage pâle, modeste, attentive et fraternelle, elle priait ou chantait avec la foule qui suivait inlassablement Conchita, Loli et Jacinta. Nulle jalousie, aucun doute sur la réalité des choses. Parfois une ombre de regret du bonheur passé mais qui pouvait renaître. Car ce n'était pas la première fois que Mari-Cruz devait attendre le retour de la Vierge.

PHOTO: Mari Cruz en extase.

    En mars 1963, nous sommes dans la cuisine de la petite épicerie en compagnie d'un ami, un avocat espagnol. Comme par hasard, Mari-Cruz vient d'entrer. Adossée au chambranle de la porte, elle nous regarde un peu tristement.

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    Elle a 13 ans alors. La figure très pâle, allongée, le front buté à la manière d'une enfant habitée par un autre qu'elle, elle parle: « non, je n'ai pas vu la Vierge ».

    Elle n'a pas fait un mouvement, et sa voix mono-tone semble venir d'un autre monde.

    Pendant une demi-heure l'avocat, dans le dialecte de la petite, va la questionner. Elle ne donne pas d'explication, il est impossible de tirer d'elle autre chose. Elle répète, toujours sur le même ton, de la même manière lointaine, son « non, je n'ai pas vu la Vierge ».

    Elle part sans nous saluer, ce qui est extraordinaire dans le village si aimable de Garabandal.

    Et notre ami de conclure: « Nous avons vu un fantôme. Ce n'est pas elle qui nous a parlé ».

    En septembre 1963, quatre Sévillanes passent leurs vacances à Garabandal. Toute la chaleur et la pétulance andalouses se sont installées dans la montagne cantabrique!

PHOTO: Mari Cruz en extase au milieu de la foule en 1962, comme Conchita, le 18 juin 1965.

    La réaction de Mari Cruz les étonne sans mesure, car elles possèdent un document de la plus haute importance, contredisant l'attitude de négation de la petite.

    Ce document, le voici, il résume la conversation que l'une d'entre elles, Josefina, avait eue avec l'en-fant, très exactement le 6 septembre 1962 à neuf heures et demie du matin, sur le balcon de sa maison.

Mari Cruz, quel âge a la Vierge?
— Environ 18 ans.
La vois-tu toujours seule?
— Non, un pour je l'ai vue avec le Tout-Petit.
Quel âge a le Tout-Petit?
— De neuf à dix mois.

    Alors Mari Cruz raconte comment ont commencé les apparitions.

— Nous voulions aller marauder des pommes, nous avons pensé que notre Ange gardien les voyait, ces pommes. Alors, Saint Michel s'est présenté à nous.
L'Ange vous a parlé beaucoup au cours des diverses apparitions?
— Oui, beaucoup.
Quels vêtements porte la Vierge?
— Une robe blanche qui ne permet pas de voir les pieds, un manteau bleu.
De quelle couleur sont les yeux de la Vierge?
— Ils sont noirs. Les cheveux sont châtains et longs, ils tombent par derrière. Avec une raie au milieu.
Tu dois prier pour le monde?
— Oui, il est très mauvais.
La Vierge t'a-t-elle parlé beaucoup?
— Oui, beaucoup.
Que te dit-elle?
— Je ne peux pas le dire.

    Cette conversation, Joséfina l'avait notée et conservée soigneusement. Remarquons-le soigneusement, elle a eu lieu six jours avant la dernière apparition à Mari Cruz.

    En septembre 1963, l'amie de Joséfina Maria Pepa désire en avoir le cœur net. Elle retourne chez Mari Cruz qui a présent nie avoir vu la Vierge.

— Mari Cruz nous étions ici l'an dernier à la même époque, tu avais encore des extases.

    C'est bien le 12 septembre 1962, n'est-ce pas, que tu as eu la dernière apparition?

— Oui, Maria Pepa, ce fut la dernière, celle du 12 septembre 1962.

23 juin 1965.

PHOTO:  Mari Cruz et Conchita en extase.

    Les derniers témoins de l'apparition de Saint Michel, le 18 juin 1965, vont quitter Garabandal. Parmi eux, nos mêmes Sevillanes, infirmières au cœur simple, et naturellement fraternel. Elles ont donné leur dévouement aussi bien à la famille de Mari-Cruz qu'aux autres.

    Maria Pepa est devenue facilement la confidente de l'adolescente au cœur douloureux. Voici ce qu'elle nous a écrit de sa main:

    « Au début de notre conversation, quand je l'interrogeai sur ses extases, Mari Cruz ne me répondit que par des roulements d'épaules.

    Sur le chemin des Pins, nous nous arrêtâmes auprès du pommier, et je lui demandai de me raconter comment elles avaient cueilli les fameuses pommes. Je ne l'avais jamais entendu de la bouche même d'aucune voyante. Elle me donna tous les détails, m'indiquant même comment elles avaient sauté le mur pour atteindre l'arbre.

    Je l'encourageai à avoir confiance en la Vierge, à ne pas avoir peur parce qu'elle avait nié ses extases. Je lui dis qu'à son âge la crainte faisait parfois hésiter, vaciller une âme. J'allai même jusqu'à lui faire confidence d'un cas de conscience qui m'était arrivé à moi-même. La confiance mutuelle renaissait entre nous.

Mari Cruz, combien de fois as-tu vu la Vierge?
— Roulement d'épaules.
— Mon petit, c'est ainsi que répondent les enfants qui ne savent pas encore parler.
— ? ? ?
— Mon petit neveu qui a un an et demi, fait comme toi.

    Mari Cruz se met à rire et répond:

— Oui, je l'ai vue la Vierge.
Combien de fois? ... une? ... beaucoup?

    Décontractée elle rit et dit: beaucoup.

    A partir de là, les rôles sont renversés, Mari-Cruz questionne elle-même:

— M'as-tu vue en extase Maria Pepa?
Oui.

    Cette réponse la réjouit profondément. Elle continue en s'intéressant à l'extase de Conchita qui vient d'avoir lieu le 18 juin.

    Mari-Cruz demande:

T'a-t-elle fait plaisir?
— Bien sûr.
Pourquoi?
— Je lui explique mon sentiment, le bonheur de Conchita, et le reste.

    Alors, Mari-Cruz part en pleurant.

    J'essaie de lui demander la raison de ses larmes, mais elle descend le chemin sans dire un mot de plus ».

    Mari Cruz? C'est Marie de la Croix. Son « témoignage »? Celui du mystère si douloureux et pourtant si nécessaire de la contradiction vivante qui déchire un cœur d'adolescente.

    Sa passion, ou sa compassion, finira, le jour du Miracle, comme nous l'a dit sa plus grande amie, Conchita.