Le village avant la visite de Saint Michel

    Pour nous, Garabandal est un tout. Il sera jugé sur l'ensemble des phénomènes, des réactions et de la conduite des voyantes, des dépositions des témoins autorisés, des réalisations des prophéties authentiques, des miracles à venir, etc...

    Bien des détails échapperont momentanément ou pour toujours aux enquêteurs. L'essentiel, du point de vue scientifique, demeure la synthèse générale des événements. Et pour qu'elle soit honnête, rien d'important ne peut lui échapper. Nous pensons donc que si une des pièces maîtresses manquait à l'édifice, Garabandal tout entier pourrait s'écrouler.

    Si, par exemple, l'apparition de Saint Michel ne s'était pas produite le 18 juin 1965, comme Conchita l'avait annoncé depuis plus de 6 mois, tous les «Faits» précédents devraient être remis en question.

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    Telle étant notre conviction, il ne nous était pas possible de manquer le rendez-vous.

    Le temps d'obtenir l'autorisation canonique nécessaire, et nous étions partis.

    Pas question de nous arrêter sur l'itinéraire habituel pour saluer ou passage nos amis de San Sébastian-Ville. Il fallait arriver à Santander dès le vendredi soir, pour rencontrer, du moins nous l'espérions, S. E. Monseigneur Beitia, le lendemain, à la première heure.

    Sur place à Santander, la journée du samedi se passa à essayer de forcer le barrage incroyable que la curie épiscopale dressa entre son évêque et nous. Sans un petit « miracle » de Saint Michel, jamais nous n'aurions pu rencontrer ce dernier. Heureusement, la garde surprise habilement, nous finîmes par nous trouver, comme par hasard, au pied de l'escalier d'honneur de l'évêché au moment de son départ en tournée épiscopale.

    Alors, nous apparut Monseigneur Beitia, rayonnant, affable, accueillant. Sans hésiter une seconde, avec des marques peu ordinaires d'affection paternelle, devant trois témoins, il nous autorisa à monter à Garabandal, bénit notre mission, et en définit lui-même l'esprit et la méthode: « oui, allez-y, faites toutes choses prudemment comme le sujet l'exige, sans forcer la grâce divine ».

    C'étaient, à deux ans d'intervalle, les mêmes paroles que celles de notre entretien si important de septembre 1963.

    Tant de sagesse, de confiance, de cordialité furent le réconfort de notre conscience. Immédiatement l'hostilité évidente témoignée par la curie fut oubliée, les déceptions et la fatigue le furent également. Nous ne nous doutions absolument pas, à cette heure-là, que nous allions avoir besoin à Garabandal même, de nous rappeler pendant une semaine, l'accueil inoubliable du chef du diocèse.

    En effet, à cause de la lettre que Conchita avait fuit poster à Puentenansa, le 9 juin et que nous n'avions pas reçue, puisque nous étions partis le 10 juin du centre de la France, notre arrivée au village devait être pour Conchita et pour les siens non seulement une surprise, mais une désillusion, un sujet de mécontentement. Nous arrivions, et on avait désiré notre absence, on nous avait même écrit de ne pas venir. De notre côté, nous n'avions pas annoncé notre visite, ignorant totalement que nous fussions indésirables. Il devait en résulter des attitudes très douloureuses pour tous, absolument incompréhensibles pour chacun, de surcroît, car Conchita croyant sans doute que nous avions lu sa lettre, ne nous en parla jamais.

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    Il était quatre heures de l'après-midi, ce dimanche 13 juin.

    Dès que les voyantes aperçurent notre voiture au dernier tournant de la montée, elles se retirèrent. Quand nous les croisâmes, sous l'auvent où dansaient leurs petites compagnes, elles oublièrent de nous saluer. La rencontre avec Aniceta, mère de Conchita et avec sa sœur Maximina, toutes deux habituellement si courtoises à notre égard, fut plus étonnante encore. Les madrilènes et les américains avaient loué toutes les chambres disponibles, et il ne nous restait plus qu'à loger et à cuisiner dans notre voiture, ce qui eût été peu de chose, si les visages de nos interlocutrices n'étaient pas restés fermés, si nous n'avions pas senti que le cœur n'y était plus.

    Nous errâmes donc dans le village, à la manière des inconnus, de ces étrangers pour qui il n'y a pas de place dans l'hôtellerie.

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    Deux réactions intérieures étaient possibles : quitter immédiatement Garabandal — et nous y pensâmes — ou profiter de notre déconvenue et des humiliations qu'elle comportait. Cette seconde éventualité nous parut de loin la meilleure.

    Mieux valait oublier notre sensibilité française et ses antennes, nous isoler dans nos cœurs, nous faire des âmes détachées humainement de quiconque à Garabandal, poursuivre notre enquête dans des dispositions d'esprit qui sûrement « ne forceraient pas la grâce divine ». Il faudrait même surveiller notre humeur et la tournure de notre caractère pour ne pas nous laisser influencer en sens contraire, pour ne pas voir les réalités à travers la buée de nos déceptions personnelles.

    Maintenant que tout est passé, nous croyons que la Providence elle-même a veillé sur nous à Santander, le samedi, et à Garabandal le dimanche. Tout le monde nous a protégés efficacement contre ce qui, dans le travail qui nous attendait à l'occasion du 18 juin, aurait pu ne pas. relever uniquement de la froide, très froide raison. Le lecteur peut en être assuré.

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    Revenons un peu en arrière.

    Que s'était-il passé à Garabandal même, et autour de Garabandal, depuis vingt et un mois?

    Tout d'abord l'aspect du village avait un peu changé. Des terrains et des maisons, des granges aussi, avaient été achetés par des Espagnols du dehors. Des maçons s'affairaient, et deux nouvelles demeures fuient à moitié construites. Déci, dé-là, avaient été «ménagés de petits logements pour les étrangers. Souvent, ce n'était qu'une ancienne étable blanchie à la chaux. Mais la propreté des lieux faisait oublier l'âne, la chèvre ou la vache qui avaient cédé la place. Sauf les noirs où ceux-ci, fidèles à leurs souvenirs, venaient passer la tête par les portes entrebâillées pour saluer les nouveaux occupants.

    L'intérieur de l'église avait été remis à neuf. Complètement et sans oublier les dorures qu'aimé tant l'Espagne. Grâce à la générosité américaine, répétait-on. On avait fait disparaître des statues, et on n'avait pas hésité à réléguer celle de Saint-Michel dans le coin le plus obscur, derrière les fonts baptismaux. Oui, même la statue de l'archange des apparitions, de l'archange qui devait revenir, n'avait pas trouvé grâce devant les iconoclastes modernes.

    Certes, ce n'était pas la satue de la vision de Conchita et de ses trois compagnes. Mais comment ce petit peuple admirable en 1962, n'avait-il pas encore compris que pareille désinvolture à l'égard du messager de Notre-Dame du Carmel était la cause peut-être de l'épreuve morale et intellectuelle dont nous allions pouvoir prendre toute l'étendue?

    Pas de doute, la réalité psychologique avait suivi l'évolution de l'aspect extérieur du village.

    La paix des cœurs n'était plus qu'apparente. Seules les vieilles femmes au visage ridé, fané, avaient gardé le sourire et les yeux aimants d'autrefois. Des familles se jalousaient sourdement. Au sujet des apparitions, l'unanimité avait disparu.

    Les hésitants trouvaient le temps long, car le fameux Miracle se faisait, à leur yeux, trop attendre.Peuple d'hommes et de femmes qui avaient inlassablement suivi les quatre voyantes en extase. Il était incapable, à l'exception de ses aînés silencieux, et d'un certain nombre d'âmes plus fermes, d'en revenir à ce qu'il avait vu, entendu et touché. Il était incapable de lier ses certitudes à ce passé révolu. Peuple redevenu gourmand des réalités miraculeuses, insatiable même, dont l'aveuglement spirituel inconscient devait étonner une fois de plus l'étranger.

    Si quelqu'un lui paraissant son égal et, à son sens, incapable de le juger, lui posait la question: « et alors, ces apparitions? » il répondait sans rougir de lui-même: « heu! on ne sait plus! »

    Une seule chose poussait ces hommes et ces femmes dans leur retranchement et les acculait à la vérité: les objets baisés par la Vierge à l'occasion des extases.

    On le sait, au début, l'apparition demandait aux voyantes, de présenter à ses lèvres les petites pierres du chemin. Plus tard, ce furent des médailles, des chapelets, des crucifix, des images, des alliances etc...

    Tous les foyers de Garabandal possèdent l'un ou l'autre trésor de ce genre, ou même plusieurs. Demandez à qui vous voulez de s'en dessaisir par manière de cadeau offert au passant, vous pouvez être sûr que les soi-disant incrédules de Garabandal changeront immédiatement de conversation.

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Loli et sa mère Julia. Serafin, le frère aîné de Conchita. Simon, le père de Jacinta. Loli et sa mère Julia.

    La situation psychologique du village à la veille du retour de l'Ange prophétisé par Conchita pour le 18 juin? Des dissensions, des discussions, des critiques, des hésitations, des imprudences, des impertinences à l'égard du céleste visiteur ,avec, derrière tout cela, une confiance latente incapable de se justifier à elle-même. L'attente plus ou moins dissimulée, celle-là, du fameux rendez-vous. En d'autre termes: on verrait bien ce qui se passerait puisque depuis deux ans on n'avait plus rien vu.

    Nous n'avons aucun plaisir à écrire ces choses, car nous aimons profondément ces montagnards au cœur d'or. Mais beaucoup étaient pareils à Maria, la Mère de Jacinta qui nous faisait en septembre 1963, cet aveu pour le moins surprenant: « Moi, je crois quand je vois une extase. Quand elle est passée, je n'y crois plus. Mais je croirais pour toujours, s'il y avait le Miracle ».

    En l'écoutant, son mari, Simon, souriait. Jacinta présente, paraissait malheureuse ou lointaine. Nous répondîmes: « Maria, les extases vraies sont elles-mêmes des miracles. Qui ne s'en souvient pas pour garder la foi en Garabandal ne croira pas plus au Miracle à venir qu'à celui de la Forma ».

    En résumé, il y avait beaucoup de « Marias » à Ga-rabandal avant le 18 juin. Et il en reste encore au-jourd'hui un certain nombre.

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    Cela est si vrai que nous ne résistons pas au désir de présenter au lecteur une conversation rapportée par notre ami l'avocat espagnol qui nous servit d'interprète à l'occasion de notre première visite au village.

    Il descend seul de la montagne vers Cosio. A un détour, il croise une femme d'âge moyen qui remonte avec son âne le pauvre chemin. Tous deux s'arrêtent sous le soleil, cherchent l'ombre qui n'existe pas, ils causent en s'épongeant:

    « Alors, madame, comment va-t-on ?

Il fait chaud, monsieur.
— Bien sûr, mais je veux parler des apparitions.
— Ah!
— Oui, qu'en pense-t-on à Garabandal?
— Oh! on n'en pense plus rien.
— Comment plus rien? Moi, j'ai vu des extases. Et vous?
— Ah! les extases! Au début, elles étaient vraies, mais maintenant!
— Vraies au début, et fausses, maintenant?
— Oui, au début, elles étaient vraies. Je vais vous le prouver.
— J'écoute, madame.
— Eh bien, voilà. C'était un soir, au café, chez Ceferino. Loli était en extase. Il y avait du monde autour de la table. Sur celle-ci des médailles, des chapelets, des images, des crucifix et des alliances. L'enfant présentait tour à tour l'un ou l'autre de ces objets au baiser de la Vierge. Vite, je bondis chez moi, et, revenue, je glisse sur la table l'alliance de mon mari. Un quart d'heure après Loli la prenait, l'offrait à sa vision, traversait la salle et allait la passer au doigt de mon époux isolé dans un coin. Celui-ci protesta bruyamment affirmant l'erreur de l'enfant. En effet, il n'avait pas remarqué ce que j'avais fait. Je m'approchai de lui, je lui expliquai l'affaire et il pleura de joie.

    Ce jour-là, monsieur, ce fut une extase vraie, la Vierge était bien apparue à Loli. Pourquoi ne recommence-t-Elle pas?»