LE VILLAGE APRES LA VISITE DE L'ANGE

    A la fin de notre séjour à Garabandal nous fûmes comblés. De toute évidence, après une semaine et demie, tout le monde nous avait pardonné d'être venus malgré la fameuse lettre de Conchita que nous ne devions trouver qu'au retour en France.


    Admirable délicatesse espagnole! Personne ne gardait rancune à l'Ange, comme ils disent là-bas, de « n'en avoir eu que pour les français », de n'avoir fait baiser le crucifix de l'extase que par trois des nôtres. « Vous étiez les plus nombreux et les plus pieux » «vouaient-ils. Et ils ajoutaient: « nous avons été assez gâtés, c'était bien votre tour ». Parce qu'ils l'ignoraient, ils ne murmuraient pas: « après tout, Saint Michel est tout de même le protecteur spécial de la France ».

    Cela, nous ne l'avions pas oublié, nous. Aussi avions-nous déjà remis à don Valentin la somme im-portante que les français destinaient au culte de Saint Michel à Garabandal.

    Un matin, d'elle-même, Loli, nous prit par le bras, et nous éloignant du groupe que nous formions à l'entrée de l'Eglise, elle nous fit ses confidences, avec ce sourire qui nous rappelait ses extases dans sa cuisine ou ses communions, l'hostie non visible sur la langue.

    « Surtout, dit-elle avec insistance, ne croyez pas ce que raconte Monsieur X. (C'est aussi un « pasiego »). Soyez-en sûr, très sûr, j'ai bien vu la Vierge et Saint Michel. Ne vous inquiétez pas des "fracaso" quels qu'ils soient ».

    Délicieuse et, à ses heures, si cordiale Loli! Nous n'en demandions pas tant, nous savions à quoi nous en tenir à l'occasion de ces « fracaso » comme on dit dans le patois du village, c'est-à-dire des troubles de la communauté au sujet des apparitions. Nous avions connu le premier, sur place, en Mars 1963, nous savions tout ce qui en avait été l'écho dans les premiers mois de 1965.

    Personne ne manqua au rendez-vous, pas même la si réservée Jacinta. Plus d'une fois, nous ne l'avions vue que de loin, et, si nous ne l'avions pas connue profondément, nous aurions été tentés de croire qu'elle nous fuyait. Il avait fallu user d'habileté pour la photographier, et encore n'y avait-elle consenti qu'à la condition d'être entourée de ses voisines. Cette fois, comme sur la pointe des pieds, elle venait nous offrir une statuette de Notre-Dame de Lourdes baisée par Notre-Dame de Garabandal. Trésor caché que cette adolescente qu'on ne connaîtra bien qu'en paradis!

    Pilar, la mère de Mari-Cruz nous avait pardonné d'avoir laissé écrire que son mari n'allait pas beaucoup à la messe. Nous avions parlé longuement devant elle avec ce dernier, et nous savions que sa pauvre santé explique peut-être certaines choses.

    Quant à Mari Cruz, si facilement et si souvent lointaine, elle s'était laissé photographier avec le sourire et, d'elle-même, nous avait dédicacé une image de Te-resita. Et non pas n'importe laquelle. Très précisément celle qui représente notre petite sainte, appuyée à la croix, un lys à la main droite. Avec, comme texte, les lignes principales de l'acte d'offrande à l'Amour miséricordieux. Ce qui prouve que Mari-Cruz peut prophétiser elle-aussi, même sans y penser, sans le vouloir.

    Nous nous étions attardés au soleil, avec quelques vieilles femmes à la démarche hésitante, et l'une d'elles nous avait rappelé avec émotion qu'elle avait été la première à connaître les apparitions. N'habitait-elle pas la maison la plus proche du « cuadro », et de chez elle ne voyait-elle pas, dès qu'elle levait les yeux, le fameux pommier?

    Nous avions remercié Valentina, l'aînée qui, la première, le dimanche de notre arrivée, nous avait assurés que nous ne dormirions pas dans notre voiture, mais chez elle, sur un bon matelas bourré de la même laine que celle qui séchait sur son balcon.

    Et Ceferino, et Julia, et Simon et Maria. Et Aurélia, la propriétaire de notre logis, et les autres. Sans oublier Eloisa la philippine, la si bonne et si dévouée interprète. Il ne restait plus à saluer que Conchita, sa mère Aniceta et ses frères, Séraphin, l'aîné, ferme et souriant, les deux cadets Aniceto et Miguel, aimables et silencieusement dévoués.

    Ce furent les adieux; comme si notre venue n'avait jamais apporté d'ombre. Toute la maison avait oublié la lettre postée à Puentenansa le 9 juin précédent.

    Conchita absolument décontractée se précipita à l'étage et en descendit quatre à quatre. « C'est mon cadeau, dit-elle. Vous êtes trois, voici trois chapelets ».

    Puis appelant l'un de nous sur le pas de la porte: « Voici la lettre pour Monseigneur l'Evêque. Je vous la confie. Voulez-vous la lui remettre en main propre de ma part »?

— Et celle que nous ferions parvenir à Rome, par un chemin absolument sûr?

— Je n'en ai pas d'autre à vous donner maintenant.

    A Cosio, don Valentin nous attendait. Il savait que nous devions passer par l'évêché, et il avait affaire à Santander. Nous l'emmenâmes affectueusement.

    Le voyage fut empreint d'une gravité inaccoutumée. Pendant 90 kilomètres, on parla lentement, profondément. De quoi? Du 18 juin, des quatre ans séparant la première de la dernière apparition de Saint Michel, des réactions actuelles du secteur sacerdotal auquel il appartenait.

— Don Valentin, on nous a dit là-haut, que vous n'aviez jamais déposé devant la Commission.
C'est vrai.
— Comment c'est vrai?
C'est absolument vrai.
— Mais vous êtes le curé de Garabandal aussi.
On l'ignore.
— Vous connaissez les enfants et les familles à fond, depuis longtemps; vous êtes leur confesseur, leur directeur spirituel.
Quand je vous dis qu'on l'ignore.
— Mais enfin, vous êtes tout à Garabandal.
Pour vous, je suis peut-être tout là-bas. Mais pour la commission, je ne suis rien, je n'existe pas.
— Vous nous accompagnez à l'évêché?
Non, puisque, je vous le répète: je n'existe pas.