JACINTA

    On a dit qu'avant de partir, Loli avait mouillé de ses larmes deux de ses mouchoirs.

    On ne saura jamais si Jacinta qui, le même matin, l'accompagnait pour se rendre dans le même pensionnat, a pleuré elle aussi.

    Certes la séparation de sa famille et du village a déchiré son cœur! Mais Jacinta, la petite montagnarde qui jamais n'avait voyagé auparavant, est la plus « carmélite » des quatre filles.

    Agée de 16 ans depuis le 22 avril 1965, elle avait demandé son admission dans un monastère du Carmel Déchaussé, un de ces cloîtres austères aux doubles grilles, pareil à celui de Thérèse de Lisieux. Un scrutin régulier de la communauté l'avait admise, et elle allait s'y réfugier. Mais en face d'elle, comme en face de Loli — nous verrons la même chose plus loin au sujet de Conchita — s'est dressée la sagesse humaine étrangère au village.

    Malgré son attrait pour le Carmel, elle irait d'abord dans un pensionnat de religieuses de la Charité, dans la province de Saragosse.

    Pour le reste, on verrait plus tard.

    Que les sages portent leur responsabilité ! Aujourd'hui et demain.

    Cette solution a probablement reçu tout de suite l'agrément de sa mère Maria, si bonne et si dévouée comme toutes les mamans de familles nombreuses.

    Un Carmel, pour une mère, n'est-il pas d'abord un parloir derrière des grilles hostiles !...

    Simon, le père, l'homme à la foi vive et inébranlable, la simplicité incarnée, à notre grand étonne-ment, aurait, dit-on, raisonné de même.

    Demeurent pour toujours, au pensionnat ou ailleurs, la discrétion, l'effacement volontaire, l'esprit de pénitence surprenant de celle des quatre voyantes dont on aura parlé le moins!

    Et pourtant, derrière les silences de Jacinta, quelle ferveur intérieure!

    Heureux qui a pu regarder son visage à l'église pendant la messe, l'action de grâces ou la prière du soir.

    Heureux, les rares visiteurs devant qui, détendue et confiante, elle a souri, comme on doit le faire en paradis! Heureux l'adolescent français de son âge peu enclin à complimenter les filles qui, la voyant aller à la fontaine, modeste et royale à la fois, les yeux baissés, a dit à sa mère qui la regardait aussi: « Mon Dieu, qu'elle est belle, on dirait la Vierge en personne ».

    Oui, qu'elle est belle!

    Mais à peine l'a-t-on aperçue que déjà elle a disparu.

    Pour la faire parler, il faut être une fille de sa race dont le cœur soit pareil au sien!

    Ces confidences, une andalouse montée à Garaban-dal le 18 juin 1965 a su les obtenir le lendemain de l'apparition de Saint Michel.


    Elle et Jacinta ont causé gentiment:

Jacinta, es-tu contente de l'extase de Conchita?
— Beaucoup.
Où étais-tu l'après-midi, hier?
— Devant la maison de Conchita.
Que faisais-tu?
— Je répondais aux prières, je chantais comme tout le monde.
T'attendais-tu, à avoir toi aussi, une extase?
— Non.
Et le 2 juillet prochain ne participerais-tu pas à une extase?
— Je voudrais bien.
Crois-tu en Conchita?
— Ce que Conchita dit, c'est vrai.

    Une confidence du même jour, à la même femme, au même instant:

    « Parfois je rêve que les trois autres ont une extase, sans moi. Et cela me peine beaucoup. Mais un jour Conchita m'a dit: « J'ai rêvé que toi, Jacinta, tu étais en extase, et cela m'a donné une grande allégresse ».

    Nous retrouverons plus loin Jacinta, car une fille pareille a encore quelque chose à nous dire.